Introduction
Quand on parle d'accessibilité, la conversation bute souvent sur un « oui, mais… ». Deux mots simples pour annoncer la réticence. Je me suis beaucoup interrogée sur la raison de cette résistance sur un sujet aussi essentiel.
Prenons l'exemple de l'Intelligence Artificielle, qui suscite un engouement immédiat. Tout le monde explore ses possibilités et s'émerveille de ses opportunités. Pourquoi ne pas appliquer cet enthousiasme à l'accessibilité ? Comme l'explique Sophie Drouvroy, les deux sujets n'ont pas à s'opposer. Ils peuvent se compléter et s'enrichir mutuellement. L'IA générative facilite le quotidien numérique de certaines personnes handicapées, comme me le racontait Paul Seta dans son interview. Pour autant, elle ne règle pas les problèmes d'accessibilité à notre place — c'est même devenu une idée reçue à part entière, qui rejoint dans cet article les grands classiques du genre.
L’accessibilité fait partie de nos responsabilités quand on conçoit des services numériques, au même titre que la sécurité et la qualité. Ces services doivent respecter notre diversité et nos besoins. Cependant, même si j’aimerais que l’argument de l’empathie prenne le pas, je reconnais qu’il ne suffit pas toujours. C’est ce dont nous avons parlé avec Nora Goerne dans notre talk “Défendre et industrialiser l’accessibilité en tant qu’UX designers” à Paris Web en 2024.
Dans cet article, je vous propose une série d’arguments à considérer, sans hiérarchie ni ordre précis. Ce n’est pas une liste exhaustive, mais elle répond à la plupart des idées reçues. À vous de choisir les arguments les plus pertinents selon le contexte et les personnes concernées.
Cependant, certains de ces arguments doivent être maniés avec prudence pour éviter de renforcer des idées validistes. Comme le rappelle l’équipe d’Access 42, l’accessibilité ne se limite pas à ses avantages pour les personnes valides ou à sa rentabilité. C'est avant tout une question de justice et de droits humains pour les personnes handicapées.
Quand on vous dit "nos utilisateurs n'ont pas de handicap"
On sous-estime le nombre de personnes handicapées
L’accessibilité n’est pas un marché de niche. Selon la définition utilisée, on estime qu’il y a entre 5,7 et 18,2 millions de personnes handicapées en France. Et c’est sans compter les personnes en errance médicale.
La plupart des handicaps sont invisibles (ou invisibilisés)
On entend parfois que 80 % des handicaps sont invisibles. Le chiffre n’est pas tout à fait exact. En réalité, on parle plutôt d’une majorité de handicaps invisibles. Parmi eux :
- Dépression
- Endométriose
- Epilepsie
- Trouble du Spectre de l'Autisme (TSA)
Sans diagnostic, pas de statistiques
Parce qu'on manque de spécialistes, il faut entre 1 et 3 ans pour obtenir un diagnostic de Trouble du Spectre de l'Autisme (TSA), y compris à l'âge adulte. Les femmes sont aussi moins diagnostiquées car elles ont tendance à masquer leurs difficultés. C'est important de garder ce genre d'informations en tête pour nuancer les statistiques.
En entreprise, le handicap n’est pas toujours déclaré
1 cadre handicapé sur 5 n'a pas de RQTH (Reconnaissance de la Qualité de Travailleur Handicapé), souvent faute d'y voir un intérêt. Les personnes concernées craignent
aussi les changements de comportement de leur hiérarchie et la lourdeur administrative.
Il faut aussi tenir compte des situations temporaires
Le handicap ne se résume pas qu’à des situations permanentes (TDA/H, amputation, cécité, surdité, etc.). Au cours d'une vie, n’importe qui peut avoir besoin d’un aménagement (blessure, opération chirurgicale, accouchement difficile, burn-out…).
Quand on vous dit que l’accessibilité coûte cher
Dans une société capitaliste, c'est normal qu’une personne en charge d’un budget vous demande si l’investissement pour l’accessibilité va générer des bénéfices. On peut, certes, questionner l’éthique du parallèle entre le respect des droits humains et le retour sur investissement (ROI), mais il faudra bien répondre à cette personne. Si elle est évaluée sur des métriques financières, il faut lui fournir des arguments convaincants.
Il ne faut pas sous-estimer les risques
Depuis juin 2025, les entreprises concernées par l’EAA (European
Accessibility Act) s’exposent, en cas de non-conformité, à :
- un retrait du service
- des corrections à effectuer immédiatement
- des sanctions financières
Cette directive concerne :
- les entreprises qui emploient au moins 10 personnes ou dont le chiffre d’affaires dépasse 2 millions d’euros
- les services bancaires, transports, communication électronique, produits technologiques, e-commerce et médias de divertissement.
Les entreprises s'exposent à des sanctions élevées
Avec l’EAA (European Accessibility Act), un site privé non accessible peut faire l’objet d’astreintes allant jusqu’à 300 000 €. Pour en savoir plus, je vous recommande cette synthèse des nouvelles réglementations d’accessibilité numérique en France, régulièrement mise à jour par l’équipe de Temesis.
Carrefour France a d’ailleurs été condamné en 2026 pour le manque d’accessibilité de son site et de son application.
Ignorer le problème peut coûter cher à la collectivité
Pour un site public non accessible, la sanction peut aller jusqu'à 50 000 €, renouvelable après six mois.
L'État français a d'ailleurs été condamné en 2024 pour le manque d'accessibilité de Pronote.
L’accessibilité peut générer un ROI mesurable
Investir en accessibilité comporte aussi des avantages. Après la refonte accessible de son site,
l'assureur britannique Legal & General a observé :
- Jusqu’à +50 % de trafic
- -66 % de coûts de maintenance
- 2x plus de devis en 3 mois
- 100 % de ROI en 1 an
Une étude ancienne, mais devenue un cas d'école.
L’accessibilité renforce la qualité et l’image de marque
Elle permet notamment :
- D’améliorer la qualité de service
- De se démarquer de la concurrence
- De renforcer la réputation
L’accessibilité améliore aussi la productivité des équipes
Elle permet :
- De donner du sens aux missions
- D’améliorer la collaboration
- De recruter des talents diversifiés
Quand on vous dit que l’accessibilité dégrade le design
Chez mes collègues designers, je ressens parfois de la frustration à propos de l’accessibilité. Perçue comme une contrainte technique plutôt qu’une opportunité, on confond parfois nos ambitions artistiques avec le design d’expérience. Pourtant, en privilégiant la clarté, l’accessibilité ne devrait jamais freiner la créativité. J’ai aussi remarqué que cette crainte provient souvent du fait qu'on n'associe souvent l'accessibilité qu'aux lecteurs d'écran.
Certes, c’est un outil essentiel pour de nombreuses personnes, mais l’accessibilité va bien au-delà. Elle englobe une multitude de pratiques et d’outils visant à rendre les expériences numériques accessibles.
L'accessibilité, ce n'est pas que sur les lecteurs d'écran
Elle garantit aussi la navigation au clavier, utile quand :
- on a une mobilité réduite ou une blessure
- on a oublié sa souris
- on a les mains prises
Le contraste est indispensable
Vérifiez le contraste de vos couleurs avec des outils adaptés.
Exemple : si j'écris noir sur blanc, c'est plus lisible que beige sur blanc.
Un bon contraste rend vos contenus lisibles – en particulier pour les personnes malvoyantes.
L’accessibilité, c’est de l’UX augmentée
Appliquez les recommandations d’aide à la saisie prévues par les référentiels.
Exemple : je guide précisément l’utilisateur pour qu’il puisse identifier et corriger une erreur de formulaire.
Un formulaire bien conçu est plus facile à remplir pour tout le monde.
Les alt-text, c’est pour tout le monde
Décrivez vos images quand elles contiennent une information importante qui n’est pas reprise ailleurs.
Exemple : si je décris correctement mon logo, un utilisateur de lecteur d’écran sait sur quel site il se trouve.
Et si l’image ne charge pas, cette description est disponible pour tout le monde — avec ou sans lecteur d’écran.
L’accessibilité permet aussi d’améliorer ses contenus
Prenez le temps d'annoter vos maquettes pour anticiper les erreurs d'accessibilité.
Exemple : en annotant les niveaux de titres, je réalise que le texte devrait être structuré autrement.
Des contenus bien structurés sont plus clairs et plus faciles à comprendre, quel que soit le contexte de lecture.
L’accessibilité crée de nouveaux usages
De nombreuses innovations ont été
conçues pour le handicap avant d’être adoptées plus largement (effet curb-cut) :
- Livres audio (cécité)
- Lunettes de soleil (troubles de la vision)
- Machine à écrire (cécité)
- SMS (surdité)

Quand on vous dit que c’est trop compliqué et qu’il vaut mieux laisser ça aux spécialistes
L’accessibilité n’est pas réservée aux spécialistes. C’est une responsabilité partagée, qui touche tous les aspects de la création numérique, du contenu au développement. Il y a même des choses que vous pouvez faire sans expertise technique.
L’accessibilité passe aussi par de petits détails
Limitez les emojis dans vos contenus (texto, mail, site web).
Exemple de SMS lu par VoiceOver : Ceci coeur rouge est coeur rouge un coeur rouge texto coeur rouge pénible.
Sans surcharge d’emojis, vos contenus sont plus faciles à comprendre pour tout le monde, y compris les personnes qui utilisent un lecteur d’écran.
On peut agir même sur les réseaux sociaux
Décrivez vos images dans l'alternative ou le post.
Exemple : vous partagez des infos sur un concert, la date et le lieu ne doivent pas être disponibles uniquement sur l’image.
Ça rend l'information accessible avec un lecteur d'écran.
Organisez des réunions accessibles à tout le monde
Demandez aux personnes conviées quelle plateforme leur convient le mieux.
Exemple : la plateforme propose-t-elle des sous-titres et un transcript de qualité ?
Ça permet aux personnes sourdes et malentendantes, ou avec des problèmes de concentration de participer en toute autonomie.
Soigner sa mise en page, c’est déjà de l’accessibilité
Plutôt que de formater visuellement votre texte, utilisez les fonctionnalités :
- titres
- listes
- citations
Votre contenu sera plus structuré et plus facile à parcourir pour tout le monde.
Pas besoin d’expertise pour agir
N'oubliez pas que chaque métier peut contribuer :
- Juridique → Suivre les réglementations
- RH → Former le personnel
- PM → Prioriser l'accessibilité
- UX → Tester avec des personnes concernées
- UI → Concevoir des interfaces lisibles
- Dev → Utiliser les bonnes balises
- Audit → Vérifier la conformité
Quand on vous dit que l'IA va tout régler à notre place
L'IA rend déjà des services précieux à certaines personnes handicapées : description d'images à la demande, sous-titrage automatique, reformulation de contenus complexes. Mais aider des personnes à contourner des obstacles et produire des services accessibles sont deux choses différentes. Pour la seconde, l'IA ne remplace ni les connaissances, ni les tests, ni le travail de conception.
Le code produit par l'IA n'est pas fiable
Les LLM (Large Language Models) s'entraînent sur des données majoritairement non conformes. Quand une IA génère du code, elle ne fait que reproduire et diffuser ces erreurs à grande échelle.
L'arrivée de l'IA a dégradé l'accessibilité
Avec l'essor du code automatisé ou assisté par l'IA, les erreurs d'accessibilité ont augmenté de 10,1 %. C'est la première fois en 6 ans que l'accessibilité numérique recule.
On ne peut pas toujours anticiper le contexte
Une alternative textuelle change selon le contexte de l'image — une icône d'imprimante peut désigner l'objet ou l'action, selon l'endroit où elle se trouve. Une IA peut identifier ce que contient une image, mais elle est incapable de déterminer la pertinence de l'alternative pour la personne qui la lit.
La diversité des usages échappe aux IA
Une IA ne peut pas anticiper les usages de chaque personne, avec ses outils, ses habitudes et ses contraintes. Seuls les tests avec des personnes handicapées permettent de valider qu'un service est réellement utilisable, pertinent et accessible.
L'IA générative ne remplace pas l'expertise
On ne doit pas confondre l'accès à un outil avec la maîtrise d'un domaine. Sans connaissances en accessibilité, impossible de savoir si le contenu généré est conforme aux référentiels.
La maturité d'une équipe ne dépend pas d'une IA
Pour anticiper les non-conformités d'un audit, il faut agir sur les équipes, leurs outils et leurs process. Si une IA peut signaler certaines anomalies, elle est incapable de transformer durablement les pratiques.
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